vendredi 6 mars 2026

Nathalie Heinich : La religion n'existe pas

 Gallimard - Mars 2026 - Bibliothèque des Sciences humaines


On parle communément du "culte" de Van Gogh, de la "messe" du journal télévisé de 20 heures, de la "divinité" d'une star. On parle aussi de "religions séculières" à propos tant des grandes ferveurs politiques (communisme, fascisme...) que des petites ritualités du quotidien. Mais que nous apportent de telles analogies ? Rien, affirme cet essai incisif, sinon une confusion certaine et l'illusion du caractère matriciel de l'expérience religieuse. Cette illusion nous empêche de saisir que ce qu'on appelle "religion" se manifeste par une multiplicité de formes et assume une grande diversité de fonctions dont aucune n'est spécifiquement religieuse. L'analyse raisonnée de ces fonctions dans leurs différentes configurations contextuelles permet de comprendre que "la religion" ou "le religieux" ne sont que des notions sans référent réel, dont on peut avantageusement se passer si l'on veut ouvrir la boîte noire de leurs acceptions hétéroclites.

Directrice de recherche émérite au CNRS, Nathalie Heinich a notamment publié, aux Editions Gallimard, La valeur des personnes. Preuves et épreuves de la grandeur (2022), Des valeurs. Une approche sociologique (2017) et De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique (2012).

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1 commentaire:

  1. La formule de Nathalie Heinich — « la religion n’existe pas » — pourrait, de prime abord, se lire comme un geste de rupture à l’intérieur même de la sociologie, comme un discret « meurtre du père » : en l’occurrence celui d’Émile Durkheim, fondateur tutélaire de la discipline, auteur des Formes élémentaires de la vie religieuse. Là où Durkheim cherchait les formes élémentaires du religieux, Nathalie Heinich semble prendre le chemin inverse : défaire l’évidence du substantif « religion ». Et sur ce point, on n’a aucun problème pour la suivre.
    Le terme de « religion » est devenu un immense fourre-tout. À force de tout recouvrir, le mot ne discrimine plus rien. Il donne une impression d’intelligence mais dispense souvent d’analyser. Dire qu’un phénomène « fonctionne comme une religion » permet trop souvent d’éviter de dire précisément de quoi l’on parle : rite, croyance, communauté, mémoire, autorité, sacrifice, espérance, consolation, hiérarchie, institution, discipline du corps ou organisation du temps.
    Au-delà de la formule volontairement provocatrice du titre, ce que nous dit Nathalie Heinich, c’est que « la religion » ne constitue pas, en tant que concept global, une catégorie pertinente pour l’analyse sociologique. Ce que l’on peut observer, ce n’est pas « la religion » comme entité unifiée, mais des faits, des pratiques, des rites, des institutions, des croyances, des formes d’appartenance et des régimes de sens que le mot « religion » tend à regrouper trop rapidement sous une même étiquette.
    Le judaïsme en est un bon exemple. Le réduire à une « religion » au sens moderne du terme est au pire faux, au mieux appauvrissant car il est beaucoup plus complexe qu’une simple croyance organisée autour d’un credo(*). Henri Atlan parlait, à juste titre, d’un mode d’être au monde, étant aussi loi, peuple, mémoire, filiation, calendrier, langue, texte, transmission, pratique, rapport au monde.
    Mais c’est précisément ici que commence la discussion critique.
    On peut qualifier sans trop se tromper l’approche de Nathalie Heinich de fonctionnelle : elle ouvre la boîte noire du mot « religion » pour y distinguer des fonctions que serviraient les religions. Fonctions rituelle, cultuelle, communautaire, mémorielle, sotériologique, sacrificielle, esthétique, institutionnelle, etc. Ce geste est très utile pour combattre les analogies paresseuses. Une des limites de cette approche est cependant de risquer de fragmenter ce qu’elle analyse.
    Une religion concrète n’est pas qu’une addition de fonctions. C’est aussi une histoire, une continuité, une mémoire longue, une manière de transmettre, une économie de la parole, du corps, du temps, de la dette et de l’appartenance. La somme des fonctions ne restitue pas toujours l’épaisseur d’une tradition.
    Il y a un autre point qui mérite discussion : l’antériorité historique des sociétés religieuses par rapport aux sociétés modernes sécularisées. Nos sociétés séculières n’ont pas inventé ex nihilo leurs rites civiques, leurs calendriers, leurs cérémonies, leurs formes de consécration, leurs usages du serment, leurs cultes mémoriels, leurs funérailles nationales ou leurs figures du sacrifice. Elles les ont souvent hérités, déplacés, traduits, parfois vidés, parfois rechargés. Dès lors, l’usage du qualificatif « religieux » n’est pas toujours abusif. Il peut être légitime lorsqu’il désigne une généalogie, une survivance, une transposition ou une forme sécularisée.
    Une analyse minutieuse consisterait donc à distinguer trois niveaux :
    - ce qui est religieux au sens strict ;
    - ce qui est fonctionnellement analogue au religieux ;
    - ce qui est historiquement issu de formes religieuses.
    Nathalie Heinich a raison de refuser l’utilisation du mot « religion » comme clé universelle. Mais il ne faudrait pas que cette critique conduise à gommer la profondeur historique des matrices religieuses dans la formation du monde moderne.
    credo(*) : introduit historiquement par Maimonide au tournant du XIIème siècle pour lutter (entre autres) contre l’influence de l’Islam et du Christianisme.

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