Les Belles Lettres - Mai 2026
De façon inattendue, il n’existe pas d’histoire de la notion de norme. Et cette histoire, retracée, se révèle étrange. Le mot est ancien dans les langues européennes, mais rare. Son usage ne se répand, soudainement, qu’à la fin du XIXe siècle. Et tout en devenant omniprésent dans le champ des savoirs, il n’y est guère explicité. La norme se trouve au contraire confondue avec la règle édictée et devient l’un des noms du mal moderne. Se plaindre d’un monde excessivement encadré est pourtant un lieu commun ancien. Et la norme ne manifeste pas tant un pouvoir désireux de contrôler et de conformer que le fondement de la socialisation culturelle. Alors que nous dénonçons en elle des préjugés, des monotonies, des enfermements, des rapports autoritaires, la négation des singularités et la mise en coupe réglée du monde, la norme est avant tout ce qui, au coeur de notre humanité, structure du commun, inhibe des excès, et permet le lien social.
En ce sens, loin d’être « asphyxiés par les normes », nous sommes aujourd’hui assujettis à un système productiviste, technologique et dirigiste qui fait régresser la vie normative. Il ne s’agit donc pas, dans cette enquête, d’une simple histoire de mots, ni même des idées, mais de cerner la confusion qui fait interpréter comme envahissement normatif le processus tout à la fois « sans normes » et programmatique qui se déchaîne. Notion bouc-émissaire de la modernité, la norme pourrait bien en vérité désigner ce que détruisent l’ambition absurde de dominer le réel et le projet morbide de recréerla vie qui s’intensifient dans ce nouveau siècle.
Jean-Marc Mouillie est Maître de Conférences de philosophie à l’université d’Angers et membre de La République des Savoirs (UMR 8241, ENS-CNRS-Collège de France).
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