vendredi 17 avril 2026

Anne Juranville : D'une sorcellerie l'autre. Magie et Raison

 Editions des crépuscules - Avril 2026


Le magique s'oppose-t-il au rationnel ? Le magique est d'abord un défi pour l'entendement. L'apport de la littérature et des sciences humaines (histoire, ethnologie, philosophie, psychanalyse) montre comment, sous les espèces d'un ailleurs, d'un débordement des limites, d'une autre scène, la magie perturbe l'ordre normal des choses. Cet invariant d'un hors-champ rassemble les diverses figures de «sorcières», ces marginales, ces indomptables, ces inclassables. Un tel statut hors-normes relève d'un impensable qui est de structure. Il se conjugue à l'étrangeté d'événements de corps vécus comme des jouissances et marqués d'ambivalence (magie noire, magie blanche).
Ce en quoi cet essai se distingue d'études féministes contemporaines qui se situent sur le plan sociologique, juridique pour faire de la figure de la sorcière une icône de la libération des femmes. Déplacer le propos consiste ici à mettre l'accent sur la féminité sorcière en tant qu'elle participe de la logique subversive d'un élargissement de la raison. Lequel a consisté depuis toujours à mettre en question le savoir des maîtres, aujourd'hui à ébranler les grands systèmes totalitaires, et notamment à troubler les velléités impérialistes du scientisme. Peser la part d'inaccessibilité de l'être qui s'insinue dans les interstices du monde participe d'un nouveau paradigme du féminin où se dit quelque chose des grandes mutations de notre époque.

Anne Juranville, agrégée de philosophie, a été professeur de psychologie clinique et psychopathologie à l'Université de Nice. Elle a publié : La femme et la mélancolie, PUE, en 1993; Figures de la possession, Presses Universitaires de Grenoble, en 2001; La mélancolie et ses destins, InPress, en 2005; La psychanalyse à l'épreuve de l'art, Editions Universitaires Européennes, en 2017; Demain sera féminin? Indifférence et différence des sexes. Les contemporains favoris, en 2020.

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Une lecture...


Le parcours d’Anne Juranville se caractérise par une remarquable cohérence thématique, centrée depuis plus de vingt ans sur l’irréductibilité du féminin face aux cadres de la raison. Avant son essai de 2020 sur l’indifférence des sexes (Demain sera féminin ? Différence et indifférence des sexes, Les Contemporains favoris, 2020), ses recherches antérieures, et notamment son ouvrage séminal Figures de la possession (2001), posaient déjà les jalons essentiels qui annoncent sa réflexion actuelle sur les sorcières. Dans ses recherches sur la possession, elle établissait un continuum historique entre la sorcière médiévale, la possédée du XVIIe siècle et l’hystérique de la Salpêtrière. Elle y démontrait que ces figures partagent un trait structurel commun : un corps « en infraction » qui met en échec les lois de la nature et affole la raison médicale ou théologique. Cette « série de vues » anticipait la thèse de son dernier ouvrage, Magie et raison. D’une sorcellerie l’autre (Editions des crépuscules, 2026) où la magie est définie non pas comme une superstition, mais comme la manifestation d'un réel insaisissable par le savoir objectif. Le recours à la psychanalyse lacanienne est le fil rouge de son œuvre. Dans ses recherches antérieures, Juranville explorait déjà l'idée que le féminin n'est pas entièrement pris dans le système symbolique (le « tout phallique »). Elle analysait les phénomènes de glossolalie (comme chez la médium Hélène Smith) ou les états extatiques (comme chez les convulsionnaires) comme des preuves d'une « autre scène » psychique. Ces travaux anticipaient le rapprochement qu'elle opère aujourd'hui entre la sorcellerie et la jouissance « supplémentaire » : une jouissance sans limites, délocalisée, qui échappe au langage et constitue le socle de la puissance magique.
Ce dernier essai d’Anne Juranville - extraordinairement bien documenté - propose une exploration baroque et pluridisciplinaire de la figure de la sorcière, non pas seulement comme objet historique ou revendication politique, mais comme paradigme d'un « impensable » qui défie la raison moderne. À travers cinq étapes majeures, l'auteure interroge le « pouvoir magique » attaché au féminin, naviguant entre les Lumières de la raison et l'obscurité d'une jouissance qui échappe aux cadres de la science.
La première partie de l'ouvrage analyse la réappropriation contemporaine de la sorcière par les néo-féminismes. Jadis figure de la victime maudite, la sorcière est devenue l'égérie des femmes frondeuses et indépendantes. Pour des auteures comme Mona Chollet, elle incarne la puissance invaincue des femmes face à des siècles de répression patriarcale. Cette figure permet de valoriser des modèles de féminité autrefois stigmatisés : la femme seule sans enfant, la femme vieillissante affranchie du culte de la jeunesse, ou la guérisseuse proche de la nature. Toutefois, Anne Juranville souligne un trait souvent éludé par le féminisme classique « matérialiste » : le lien intime entre sorcellerie et ésotérisme. Des mouvements comme la WICCA aux États-Unis, portés par des figures comme Starhawk, ont unifié spiritualité païenne et activisme politique. Ce « féminisme divinatoire » explore des mondes parallèles et des états de conscience modifiés, se présentant comme une alternative au désenchantement d’un univers hyper-rationalisé et clos.
L'ouvrage replace ensuite la sorcellerie dans la « grande histoire des mentalités ». Anne Juranville distingue la sorcière du Moyen Âge, intégrée dans un monde traditionnel dominé par une causalité magique sécurisante, de la sorcière « victime des Modernes » à partir de la Renaissance. L'invention de l'homme moderne, « maître et possesseur de la nature », a entraîné l'exclusion de la magie, perçue comme une régression ou une superstition. Le passage de la démonologie de Jean Bodin à la psychiatrie de Pinel illustre ce tournant où la sorcière est convertie en hystérique. Cette transition marque une opération de « purgation du féminin ». Qu'elle soit possédée traitée par l'exorcisme au XVIIe siècle ou hystérique soignée par le pouvoir médical au XIXe siècle, la femme est systématiquement dépouillée de sa puissance vitale pour être réduite au statut de « pauvre créature » ou d'objet de laboratoire. A. Juranville s'appuie ici sur Jules Michelet pour réhabiliter la sorcière comme une « révoltée sociale » et une créatrice aux prises avec le silence de l'histoire.
Le cœur de l'analyse porte sur la confrontation entre le savoir des maîtres (théologiens, médecins) et l'irréductibilité du corps hystérique, qualifié de « bête noire pour la médecine ». L’auteure explore des épisodes de convulsions collectives, comme celui des convulsionnaires de Saint-Médard ou des possédées de Morzine, où le corps féminin en excès met en échec les lois de la nature. Elle analyse l'échec de Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière, qui tentait de classifier et de « voir » l'hystérie comme une maladie organique. Face au « cynisme » de la patiente Célina, dont les symptômes imitaient tout sans référent fixe, le savoir médical bute sur un réel infigurable. C'est ici que la psychanalyse intervient : Freud, en se faisant « l'avocat du diable », découvre dans l'hystérie l'existence de l'inconscient, une « autre scène » où le corps parle un langage chiffré. Anne Juranville, en invoquant la logique de Lacan, introduit le concept de jouissance « autre » ou « supplémentaire ». Contrairement à la jouissance sexuelle (phallique) qui est limitée et soumise à la loi, cette jouissance féminine est illimitée, délocalisée et « pas-toute » prise dans les réseaux de la signification, c’est-à-dire dans la fonction phallique. C'est cette jouissance, expérimentée par les mystiques comme Thérèse d’Avila ou les médiums comme Hélène Smith, qui constitue le socle de la puissance magique. Pour Juranville, la sorcière est l'emblème même de ce « pas-tout ». Sa « magie » est le nom donné à cette part de l’être qui se retranche du système symbolique totalisant de la raison. La référence à la logique lacanienne du “pas-tout” est évidemment essentielle. En effet un certain féminisme moderne, axé sur la déconstruction, cherche à faire exploser le principe même d'une différence homme-femme, là où la position lacanienne réaffirme cette différence comme un fait de structure logique. Du côté de l’universel, le « phallique » n'est pas seulement un attribut du pouvoir masculin, mais l'opérateur du système symbolique du langage. Vouloir s'en débarrasser totalement est une impasse théorique, car l'inconscient lui-même est « structuré comme un langage ». Or la différence sexuelle ne réside pas dans l'anatomie, mais dans le rapport à la jouissance, qui est la réalité même de l’inconscient. Prôner l'indifférenciation généralisée (le modèle de la « vaudouisation » du monde) revient à nier la spécificité du féminin qui consiste justement à pouvoir déborder les limites du langage sans les abolir. En évacuant la question de la jouissance et de l'inconscient, le féminisme radical élude l'« ailleurs » irréductible qui constitue le cœur du féminin.
L'approche structurelle de l'auteure permet de distinguer deux pôles de la magie, fondés sur un rapport différent au vide et à la plénitude. 1) La Magie Noire (La Plénitude). Elle est associée à la figure de la « Femme majuscule », invincible et maléfique (Médée, la Vouivre). Elle s'inscrit dans une logique sacrificielle de « victime émissaire » où l'on cherche à rejeter le malheur sur un tiers. La magie noire relève de l'empire de la pulsion de mort et d'une loi de jouissance absolue (le Surmoi archaïque) qui ordonne de « jouir à tout prix » au risque de la destruction de soi ou de l'autre. Là encore, Anne Juranville met en garde contre un certain néo-féminisme qui, en voulant rendre aux femmes leur « puissance invaincue », risque de tomber dans le piège de la « Femme superlative ». En s'identifiant à une figure de toute-puissance sans manque, ce féminisme réactive le mythe de la sorcière maléfique (magie noire) et se soumet à un impératif de jouissance totalitaire. 2) La Magie Blanche (Le Vide). À l'opposé, la magie blanche ne tire son pouvoir que du fait d'être traversée par des formes de vide et de manque. Elle est illustrée par des pratiques liées à la création, à la médiumnité contrôlée ou à la voyance (comme chez Georges de Bellerive). Dans ce registre, le sujet doit consentir à un dessaisissement de soi, une « traversée du Styx », pour laisser émerger un sens nouveau. La « femme puissante » n'est pas celle qui domine, mais celle qui sait habiter son impuissance et son opacité. En ce sens, la “sorcière lacanienne” n'est pas une guerrière visant l'égalité dans le système phallique, mais celle qui maintient ouverte la brèche de l'impossible, contestant notamment l'hégémonie de la raison scientifique.
L'ouvrage culmine par une analyse de la littérature comme pratique de magie blanche. Juranville examine comment Marguerite Duras et Marie Ndiaye utilisent l'écriture pour border l'indicible. Marguerite Duras pratique un style de « débarras » qui privilégie les blancs, les silences et les ellipses. Le « ravissement » (au sens de rapt et de transport) y est une modalité de jouissance où le sujet s'efface devant l'objet indescriptible de la douleur. Marie Ndiaye développe une écriture hiératique et précise qui installe un malaise, une « inquiétante étrangeté » au sein du banal. Ses personnages, souvent des « femmes puissantes » par leur retrait ou leur apparente impuissance, habitent un ailleurs insaisissable. Notons que l’auteure fait preuve d'une remarquable finesse exégétique dans ses analyses littéraires, montrant avec justesse comment l'écriture de Marguerite Duras ou de Marie Ndiaye « donne corps au rien dire ».
Anne Juranville propose donc de voir dans la sorcière l’emblème d’un « devenir femme » qui ne conteste pas la raison scientifique, mais en déborde les limites. La sorcière est celle qui dit « non » à l'hégémonie du savoir positif pour maintenir ouverte la question de la vérité, laquelle ne peut être que « mi-dire ». La « magie » devient alors le nom de cet espace de liberté et de création situé en marge des systèmes totalisants, là où l'humain renoue avec la part d’imprévisible et d’altérité inhérente à son existence.

Didier Moulinier

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